Henri, vingt ans, le droit de dire non
J’interviens en unité d’hospitalisation à temps plein (UHTP) à l'Établissement Public de Santé Ville-Évrard. J'anime cet atelier théâtre en psychiatrie depuis six ans, dans le cadre des activités thérapeutiques proposées par l’hôpital. Invité par le Syndicat Français des Arts-Thérapeutes (SFAT) dans le cadre de la Semaine d'Information sur la Santé Mentale (SIMS), je publie ici le texte de mon témoignage. Le prénom a été anonymisé.
La première fois que j’ai vu Henri, ce n’était pas dans mon atelier. Je l’avais croisé plusieurs fois dans les couloirs de l’hôpital. C’était cet été. Il errait dans les couloirs en pyjama de papier, très isolé, mutique, le regard un peu hagard. Il me donnait l’impression d’être coupé de ce qui l’entourait, comme si sa présence parmi nous ne trouvait plus de chemin vers les autres. Il semblait absent.
Il était depuis plusieurs semaines sur la liste des patients à qui l’on propose l’atelier théâtre, mais il refusait. Puis, un jour, Henri a accepté de venir.
Ce jour-là, il n’y avait que deux patients, une stagiaire aide-soignante et moi. J’ai découvert quelqu’un de très différent de celui que j’avais aperçu dans les couloirs. Henri a participé. Il a parlé. Il a souri. Il a pris du plaisir à jouer et a commencé à s’intéresser à l’autre patient présent.
La semaine suivante, Henri est revenu. Cette fois, une infirmière permanente et une aide-soignante du service participaient également à l’atelier. Elles le connaissaient déjà.
Au cours de l’atelier, l’une d’elles s’est exclamée :« Mais Henri, tu parles ! »
Cette phrase m’est restée.
Parce que, ce jour-là, elles semblaient presque découvrir un autre Henri. Il parlait, souriait, regardait les autres, participait aux jeux. Ses possibilités d’imagination étaient limitées, mais il était là, présent. Et surtout, il commençait à entrer en relation avec les autres. Ce jeune homme qui jusque-là avait pu paraître presque transparent, redevenait visible.
Lorsque je suis revenu de vacances, en septembre, Henri a de nouveau choisi de participer à l’atelier. Il y avait cette fois cinq patients, dont certains très fragiles.
Je commence souvent les séances avec un énorme ballon rouge. On joue d’abord librement, puis je propose progressivement quelques consignes. Ce jour-là, Henri lançait le ballon très fort. Je lui ai demandé de faire attention, puis je suis allé lui parler à l’écart. Je lui ai expliqué que ses lancers risquaient de blesser une autre patiente, particulièrement fragile. Henri a alors décidé de quitter l’atelier.
C’est important de le préciser : il en avait parfaitement le droit. La participation à l’atelier est libre. Les patients peuvent choisir de venir, mais ils peuvent également changer d’avis et partir. Henri a donc quitté la séance.
Un peu plus tard, il a quitté également l'hôpital, avant de revenir. J’ai appris que depuis quelques jours, il fuguait régulièrement du service.

On pourrait regarder uniquement ces problèmes de comportements, ces refuts : les départs, les fugues, la difficulté à respecter certaines limites. Mais on peut aussi y voir quelque chose d’autre.
Henri n’était plus le jeune homme transparent et mutique que j’avais aperçu quelques semaines auparavant. Il agissait. Il désirait. Il refusait. Il faisait des choix.
J’ai appris depuis qu’Henri souffre de schizophrénie, une pathologie sévère. Mais j’ai aussi progressivement découvert quelque chose de simple : Henri a vingt ans et il a les désirs, les pulsions et les envies d’un jeune homme de vingt ans.
Aujourd’hui, le service construit avec lui un projet. Il est question d’un foyer où il pourrait vivre avec d’autres jeunes et avoir accès à différentes activités, notamment sportives. Henri parle avec les soignants et avec les médecins. Il exprime ses volontés. Il commence à avoir des buts, et l’équipe peut elle aussi construire quelque chose avec lui.
Je ne sais évidemment pas quelle place l’atelier théâtre a prise dans cette évolution. Et ce n’est probablement pas la question. Je suis simplement heureux d’avoir été là, à ce moment-là, pour être témoin des premiers instants où Henri a recommencé à prendre une place parmi les autres.




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