Théâtre thérapie ?!
Il y a quelques jour, je discutai avec mon voisin. Il sait ce que je fais, mais… il hésite, le mot ne lui vient pas tout de suite : « Tu fais toujours de la théâtre-thérapie ? » Je lui réponds presque machinalement : « Théâtrothérapie ». Puis je précise que, pour ma part, je parle plutôt de dramathérapie.
Mais pourquoi, au juste ?
Dramathérapie, théâtrothérapie, thérapie par le théâtre, théâtre thérapeutique, médiation théâtrale, théâtre à visée thérapeutique… Les mots sont nombreux. Jean-Pierre Klein en fait lui-même le constat dans Théâtre et dramathérapie. Et cette diversité de vocabulaire recouvre une diversité bien réelle de pratiques. Car parler de « théâtre » ne suffit pas non plus à savoir de quoi nous parlons.
Quel théâtre ?
Entre le théâtre de texte, l’improvisation, le travail du corps, le masque, le clown ou le théâtre-image, les pratiques diffèrent considérablement. De Bertold Brecht ou Paul Claudel à Joël Pommerat et Wajdi Mouawad, les manières de travailler le personnage, le récit, le réel ou la place du spectateur se sont profondément transformées. Il serait donc étonnant que l’utilisation thérapeutique du théâtre constitue, elle, un ensemble parfaitement homogène.
Sandrine Pitarque montre bien la diversité des dispositifs. La dramathérapie peut emprunter au jeu, à l’improvisation, à l’écriture, au corps, au personnage, au masque ou à d’autres formes théâtrales. En France, elle s’est également construite au contact de plusieurs traditions théoriques, notamment la psychanalyse et les médiations thérapeutiques.
Et puis il y a le psychodrame, bien sûr. Avec Jacob Levy Moreno, on retrouve une scène, des rôles et l’improvisation. La proximité est évidente, mais son histoire, ses concepts et ses différentes écoles en font un champ à part entière. C’est encore une autre histoire.

De la théâtrothérapie à la dramathérapie
Les différents mots ne sont d’ailleurs pas toujours de simples synonymes. Le terme «théâtrothérapie » est notamment associé au travail développé en Italie dans lequel le travail d’acteur, la création théâtrale et la représentation occupent une place importante. Jean-Pierre Klein, quant à lui, retient le terme « dramathérapie » depuis 1986. Derrière les mots apparaissent donc aussi des histoires, des références et des pratiques différentes.
Le mot vient de l’anglais dramatherapy. Et il faut immédiatement lever un malentendu : la dramathérapie n’est pas une thérapie par le « drame », au sens français du terme, et encore moins une thérapie par les larmes. Drama, en anglais, renvoie à l'action, au jeu dramatique, à la mise en situation. La nuance est importante : il n’est pas nécessaire qu’il y ait un spectacle, un texte, ni même un public pour qu’il y ait drama.
Peter Slade est l’un des premiers à utiliser le terme dramatherapy en Grande-Bretagne, dès les années 1930. Acteur et homme de théâtre, il s’intéresse particulièrement au jeu spontané des enfants. Il y voit autre chose qu’une préparation à la scène : une expérience qui possède une valeur propre.
Quelques décennies plus tard, Sue Jennings participe à la structuration de la dramathérapie britannique. Son modèle EPR — Embodiment, Projection, Role — est aujourd’hui au cœur de ma propre pratique, et pas seulement lorsque je travaille avec des enfants. Passer par le corps et les sensations, projeter dans une forme extérieure, puis entrer dans un rôle : ces trois registres proposent des chemins différents pour entrer dans le jeu et circuler entre soi et la fiction.

Alors, « théâtre-thérapie » ?
Derrière la diversité des mots et des pratiques, il reste pourtant une idée assez simple : le théâtre peut être utilisé dans une thérapie ou dans une démarche de mieux-être.
Ce n’est pas forcément une évidence. Quand je dis que je suis dramathérapeute, certaines personnes s'imaginent immédiatement monter sur scène, apprendre un texte, jouer un personnage devant les autres. Bref, s’exposer au regard d’un public, avec tout ce que cela peut avoir d’intimidant. Il arrive d’ailleurs qu’on me dise : « Le théâtre ? Ah non, ce n’est pas pour moi. »
Or ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Le théâtre ne se réduit pas à la représentation. Avant le spectacle, il y a mille jeux à explorer : faire semblant, inventer, transformer un espace, devenir un autre quelques instants, inventer une histoire, mettre en scène une situation, la rejouer autrement... Autant de possibilités qui peuvent trouver leur place dans une thérapie.
C’est là que je retrouve finalement la « théâtre-thérapie » de mon voisin. Le mot n’est pas celui que j’utilise pour nommer mon métier. Mais l’idée qu’il contient est bien celle-là : le théâtre peut aussi être un espace de soin.
Pour aller plus loin :
KLEIN, Jean-Pierre, Théâtre et dramathérapie, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2023, 128 p. Cairn.info
PITARQUE, Sandrine, « Une dramathérapie psychanalytique », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2017/1, n° 68, p. 179-193. DOI : 10.3917/rppg.068.0179. Cairn.info




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