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Ce que le silence des adolescents raconte

Que faire face à un adolescent qui refuse de parler ?


« Non, rien », « J’sais pas… », « J’ai pas envie d’en parler. »

Tous ceux qui travaillent avec des adolescents connaissent ces réponses. Elles arrivent parfois après une question assez banale, parfois dans des moments où l’adulte s’inquiète réellement et voudrait comprendre ce qui se passe. Le silence devient alors inconfortable. On reformule, on essaie d’être rassurant, on explique au jeune qu’il peut nous faire confiance. Avec les meilleures intentions du monde, on finit quelquefois par poser trois ou quatre fois, sous des formes différentes, une question à laquelle il vient précisément de nous montrer qu’il ne souhaite pas répondre. Et si nous commencions par considérer que ce silence n’est pas un obstacle ?


Le malentendu de la parole


Dans de nombreux métiers de la relation, nous accordons une place considérable à la parole. C’est assez logique : parler permet de raconter, de comprendre, d’élaborer, de demander de l’aide. Nous pouvons alors être tentés de mesurer la qualité d’une rencontre à ce que le jeune accepte de nous dire.

Pourtant, ne pas parler ne signifie pas ne pas communiquer. Un adolescent peut détourner le regard, hausser les épaules, soupirer, lèvera les yeux au ciel, éviter les sujets, s’agiter ou rester silencieux. Il peut refuser toute conversation personnelle mais accepter de rester avec nous, de participer à une activité ou de nous aider à déplacer une table. Tout cela fait déjà partie de la relation. 


Le théâtre propose un autre mouvement : faire un détour par la fiction


Faire un détour ne signifie pas éviter ce qui est important. Il s’agit plutôt de déplacer momentanément le centre de l’attention. On ne demande plus nécessairement au jeune de parler de lui ; on lui propose de faire quelque chose avec nous : inventer une histoire, choisir un personnage, improviser une situation, transformer l’espace ou mettre en scène un conflit qui se déroule sur Mars plutôt que dans sa chambre.

Dans mon travail de dramathérapeute auprès d’enfants et d’adolescents, je rencontre régulièrement la puissance de ce déplacement. Mon parcours d’homme de théâtre m’a également appris quelque chose d’assez simple : deux personnes n’ont pas besoin de parler d’elles-mêmes pour commencer à se rencontrer. Elles peuvent d’abord faire quelque chose ensemble.


Adolescente qui s’oppose avec ses mains

Imaginons un adolescent qui répond « j’sais pas » lorsqu’on lui demande ce qui le met en colère. Quelques minutes plus tard, il peut prendre beaucoup de plaisir à jouer un roi tyrannique furieux parce que son cuisinier a raté son dîner. La tentation serait grande de lui faire remarquer : « Tu vois, finalement tu arrives très bien à exprimer ta colère. » Mais nous perdrions alors une partie de ce que le détour vient de rendre possible. Nous ramènerions brutalement le projecteur sur lui. Le personnage permet au contraire de maintenir une ambiguïté féconde. Lorsque je joue un dragon autoritaire, un extraterrestre terrifié ou une vieille dame qui ne supporte plus ses voisins, ce n’est pas moi. Mais ce n’est pas tout à fait étranger à moi non plus.

 Entre les deux existe l’espace de la fiction

Le dramathérapeute américain Robert Landy a théorisé cette position à travers la notion de distance esthétique. Dans le jeu dramatique, nous pouvons être suffisamment proches d’une expérience pour qu’elle nous engage émotionnellement, tout en restant suffisamment éloignés pour ne pas être entièrement absorbés par elle. Le personnage introduit précisément cette possibilité : je peux éprouver quelque chose à travers lui tout en sachant que « ce n’est pas moi ».

Cette distance n’est d’ailleurs pas fixe. Elle se cherche et se déplace au cours du jeu. La fiction offre un espace dans lequel le jeune peut expérimenter différentes positions sans être sommé de dire ce qu’elles signifient pour lui.

Il peut essayer une manière d’être puis l’abandonner, prendre une position qu’il n’occupe jamais habituellement ou changer de rôle. Celui qui était poursuivi peut devenir celui qui poursuit ; celui qui donnait les ordres peut devoir obéir ; celui qui ne trouvait aucune solution peut regarder un autre joueur en proposer une. Il peut être puissant, ridicule, prudent, agressif, protecteur ou vulnérable sans avoir à déclarer : « Voilà qui je suis. ». Le détour par la fiction n’est donc pas nécessairement une manière d’éviter le sujet. Il peut être une manière de l’approcher sans contraindre le jeune à se révéler. 

Proposer une improvisation à un groupe d’adolescents demande de penser le cadre, la consigne, les rôles, l’espace et la place de chacun. Il faut savoir accompagner ce qui apparaît, relancer parfois, contenir à d’autres moments, et accepter aussi qu’une proposition ne fonctionne pas. Ce sont des compétences que l’on peut travailler et transmettre aux professionnels qui utilisent le jeu et les médiations auprès des jeunes. Mais la première de ces compétences reste peut-être la plus difficile : ne pas vouloir savoir et ne pas aller trop vite. 


Le silence est une matière


Nous pourrions considérer ces réponses comme un échec de la rencontre et chercher la question qui permettra enfin de briser le silence. Nous pouvons aussi entendre ce silence comme une information sur la relation qui est en train de se construire.

Il ne s’agit évidemment pas d’idéaliser le silence. Dans certaines situations, un professionnel doit poser des questions, évaluer un danger, recueillir des informations ou protéger un jeune. Mais toutes les rencontres avec un adolescent ne nécessitent pas de faire immédiatement la lumière sur ce qui lui arrive.

Parfois, nous pouvons rester quelque temps dans la pénombre.

Le silence est une matière — et comme toute matière, elle se travaille. Il peut y avoir du retrait, de la méfiance, de l’opposition, mais aussi une attente, une observation de l’adulte ou simplement le besoin de prendre son temps.

Travailler avec ce silence ne signifie donc pas réussir à le faire disparaître. C’est pouvoir construire une relation dans laquelle la parole n’est pas exigée comme preuve de confiance.

Elle viendra peut-être ensuite. Et lorsqu’elle viendra, ce sera peut-être précisément parce que nous avons accepté, pendant un temps, de ne pas la demander.


Adolescent qui regarde au loin

Pour aller plus loin

  • Winnicott, D. W. (1971). Playing and Reality, traduit en français sous le titre Jeu et réalité. L’espace potentiel, Gallimard.

  • Landy, R. J. (1994). Drama Therapy: Concepts, Theories, and Practices, Charles C Thomas.

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