Mon parcours professionnel
- Jean Maricot

- 15 avr.
- 4 min de lecture
Je suis un mordu de théâtre, un de ceux qui sont tombés dedans à l’adolescence et
qui n’en sont jamais vraiment sortis. Dans ma banlieue, c’était une façon de voyager. Si
un moment pouvait résumer à lui seul ce que je suis, c’est cet après-midi du 4 juin 1989.
J’ai 18 ans, les épreuves du bac commencent dans quelques jours, mais je ne suis pas au
lycée, je suis à la maison, pas pour réviser, non, je revois mon texte, je rassemble mes
affaires avant d’aller à la répétition - un spectacle à l’occasion du bicentenaire de la
révolution français. A la télévision, les étudiants chinois de mon âge manifestent sur la
place Tian-an-Men devant des chars. Je m’arrête. Deux révolutions se télescopent dans
ma tête. Je décide que l’art changera tout : le monde, les hommes, la vie.
Une carrière artistique, ça n’est pas ce qu’on attend de moi dans ma famille, alors
entre deux projets de spectacle dans ma troupe de théâtre amateur, je fais des études
pour devenir professeur des écoles. Psychologie, sociologie puis sciences de l'éducation,
mes journées se remplissent d'Anna Freud, de Jean Piaget, de Claude Lévi-Strauss et de
Pierre Bourdieu. J’enseigne deux ans, sur plusieurs postes notamment celui à mi-temps
dans une structure de l’Association des Paralysés de France, avec de jeunes enfants
porteurs de handicap, dont l’autisme. J’apprécie le travail de réflexion en équipe, auprès
des collègues psychologues et éducateurs. C’est aussi la période des matchs
d’improvisations théâtrales. La journée, je chante avec mes élèves, le soir, j’improvise sur
scène. Il faut bien que je me rende à l’évidence : ma vie n’est pas à l’Education Nationale.
« Paris a toujours mangé les gens d’ici », dit-on dans ma banlieue. Paris me mange
moi aussi, sous la forme d’une grande dame aux cheveux gris, Ariane Mnouchkine, en
1997. Des 300 comédiens-stagiaires, je suis l’un des deux premiers à être engagé cette
année-là. Est-ce que tout a été dit sur Ariane et le Théâtre du Soleil ? Sans doute pas.
Pour moi, ce sont neuf années passionnantes. J’apprends mon métier. Je découvre les
masques, les marionnettes, les répétitions sans fin, le jeu trouble des rivalités groupales,
l’ivresse du succès. Je joue beaucoup de petits rôles. J’aime ça : donner une âme à chacun,
écouter, respirer, être là au bon moment. Quelques beaux rôles aussi, comme celui de cet
homme qui a perdu une jambe sous l’Eurostar, inspiré par un réfugié iranien que j’ai
rencontré et qui devient un ami. Éprouvé par cette vie de troupe, je commence une
psychanalyse. C’est durant cette période que je développe d’autres passions, comme la
presse écrite, les grands reporters. Je dévore les papiers sur les conflits de Bosnie, d’Irak,
du Moyen-Orient, je suis les craquellements en Asie et les soulèvements du monde arabe.
J’y ajoute mes voyages en solitaire. Une partie de l’Europe de l’est et puis l’Asie, trop
vaste pour ne jamais en être rassasié. Je parcours aussi beaucoup d’archives, en France et
en Allemagne, sur les traces de mon histoire personnelle et familiale. Je quitte la
cartoucherie en 2006, rencontre d’autres metteurs en scène dont Wajdi Mouawad et Joël
Pommerat. Je m’engage sur des spectacles de jeunes compagnies et commence mes
premières mises en scènes professionnelles.
De cette dizaine d'années, je retiens un spectacle que j’ai mis en scène puis dans
lequel j’ai joué, créé à partir de textes de correspondances de guerres entre 1914 et
1918, Le petit cabaret des Gueules Cassées. Les grandes épopées laissent la place aux
récits intimes. Aux tournées internationales du Théâtre du Soleil se succèdent les
tournées en France, dans les centres culturels et les théâtres municipaux. C’est aussi
l’époque où je suis artiste intervenant dans les lycées de Seine-Saint-Denis dans le cadre
de l’option théâtre. Des groupes de quinze à vingt jeunes, autour d’un thème ou d’un
texte. Mes choix sont éclectiques. Je passe du Songe d’une Nuit d’été de William
Shakespeare à Les coloniaux, d’Aziz Chouaki. Mon parcours professionnel s'étoffe.

Les années passant, il devient difficile de travailler et mon goût de la bohème
s’émousse. Je fais un bilan de compétences et décide de me préparer à devenir
psychomotricien. Pendant deux ans, je prépare le concours d’entrée à l’école de la
Salpêtrière, sans y parvenir.
C’est une période difficile pour moi. Quitter le théâtre paraît être le plus raisonnable et
pourtant si difficile. Quand je me tourne vers l’art-thérapie, en second choix, je n'imagine
pas ce que j’y trouverai.
Dès le premier stage, en psychiatrie adulte dans le cadre d’un hôpital de jour, je suis
touché par les patients avec lesquels je joue. Il se tisse à cet endroit quelque chose que
rien n’égale, une confiance en l’autre, une main tendue, une compréhension au-delà des
mots. Je réalise que je suis au bon endroit. Mon art a toujours été un art de la rencontre
avec l’altérité.
Je me forme à l’INECAT pendant deux ans puis dans le cadre du master de
Paris-Cité. Je me passionne pour Augusto Boal, je m'intéresse au psychodrame et aux
mille dispositifs de la dramathérapie. J’ai la chance de trouver rapidement un poste, puis
un autre. J’apprécie travailler dans des cadres et auprès de publics divers. Je retrouve la
petite enfance et l’adolescence, découvre le grand âge, les maladies invalidantes, la
psychose, les institutions de soins.
Depuis deux ans, j’ai initié une pratique libérale qui, tout en restant très modeste
dans son volume, me met dans un travail important de réflexion, dans le cadre de ma
supervision notamment. Je me forme à la dramathérapie Nord-Américaine auprès
d’Armand Volkas, m'intéresse à l’école de Palo Alto, questionne la psychanalyse qui m’a
accompagné durant tant d’années et commence à recevoir des stagiaires, tout en
participant à la formation de mes futurs collègues dans le cadre du master de Paris-Cité.



Commentaires